vendredi 17 mars 2017

destinataire des 10000 fusils d'assaut et sécession imminente

On s'interrogeait il y a deux mois (https://stratediplo.blogspot.com/2017/01/utilite-de-12000-armes-de-guerre.html) sur l'utilité possible des 12000 armes saisies par la police espagnole le 12 janvier.
 
De par l'estimation de leur valeur économique donnée par la presse espagnole, en l'absence de communiqué clair d'une police discrète même après la fuite d'information, on en avait conclu qu'il s'agissait vraisemblablement de fusils d'assaut pour l'essentiel, même s'il était mentionné la présence (aussi) d'armes de poing, et sachant que les armes collectives et antiaériennes n'étaient pas nombreuses. De toute évidence, les deux images de rateliers sorties d'on ne sait où (peut-être d'une armurerie de chasse et de collection) par un journaliste incompétent en armes souhaitant illustrer un article aveugle, et reprises par le peu de presse qui ait mentionné la saisie, étaient sans rapport avec les premières évocations du type d'armes concernées. Prenant pour hypothèse la présence de 10000 fusils d'assaut parmi ces 12000 armes, on avait expliqué que cela permettrait d'équiper l'équivalent de la moitié de l'infanterie française ou de la moitié de l'infanterie espagnole.
 
On ne s'était pas trompé, puisqu'après deux mois d'inventaire la police espagnole et Europol viennent d'annoncer qu'il se trouve dans les lots effectivement 10000 fusils d'assaut. En l'occurrence il y a 1000 fusils d'assaut de trois marques distinctes, et 9000 CETME, dont les photographies, cette fois fournies par la police, montrent une répartition entre l'ancien CETME-C (7,62 mm) et l'actuel CETME-L (5,56 mm), deux armes espagnoles offrant tir par rafale et tir au coup par coup.
 
Le discours officiel est toujours celui d'un trafic visant premièrement le grand banditisme et n'excluant pas le marché terroriste. Or, quand bien même il peut rester à Marseille ou à Palerme quelques émules d'Al Capone capables d'aligner cinquante "gâchettes" pour conquérir le territoire d'une bande rivale, leurs troupes sont déjà équipées et ne sortent pas assez souvent ce type d'arsenal pour qu'il s'use. Le crime organisé travaille sur ordinateur et porte surtout des armes de poing, tant pour la défense personnelle que pour les opérations de coercition. Le menu fretin banlieusard, cause de la véritable insécurité, est lui aussi plus à l'aise avec un pistolet facilement dissimulable qu'avec une arme longue, sauf peut-être une fois par an à la banque. Il n'y a certainement pas là un marché de nature à inciter des professionnels à introduire et préparer 10000 fusils d'assaut et seulement quelques centaines de pistolets et revolvers. Les quelques gros revolvers montrés sont d'ailleurs des pièces pittoresques aux calibres historiques plus propres à jouer l'arme de statut d'un officier, qui compte plutôt sur les fusils d'assaut de ses soldats, que l'arme de défense ou de coercition d'un bandit, qui doit pouvoir compter sur un pistolet moderne, rapidement rechargeable et surtout fiable. Quant aux armes antiaériennes, dont on devine qu'il s'agit de mitrailleuses 12,7 mm, elles sont sans intérêt pour la pègre, ne peuvent pas être servies sans un minimum d'entraînement (en binôme), et sont incapables d'abattre un avion de ligne. La seule chose qui pourrait intéresser un terroriste sont les grenades.
 
La police espagnole manque peut-être d'imagination, et certainement d'arguments convaincants. Pour mémoire, un an plus tôt, elle avait assuré que les 20000 treillis de combat neufs saisis en février 2016 dans les ports de Valence et d'Alicante étaient en partance, et à destination de "l'Etat Islamique" en Syrie. On pouvait se demander si celui-ci n'avait pas un sérieux problème cognitif, quelques mois après le début du soutien aérien russe à l'armée syrienne, pour décider d'habiller de treillis centre-Europe neufs et uniformes les légions islamiques qataries présentées comme des civils syriens insurgés dans des agglomérations plus poussiéreuses que vertes. On pouvait aussi se demander si la coalition islamo-atlantique n'avait pas un sérieux problème logistique, pour faire venir d'Espagne des treillis neufs dans un Proche-Orient regorgeant de milices tribales et d'armées débandées où on compte plus de treillis usagés que d'habitants mâles. On pouvait même se demander si les recruteurs qataris et turcs n'avaient pas un sérieux problème de priorité ergonomique, pour équiper d'habits neufs, au-dessus de la cheville, des troupes embabouchées de chaussures de basket chinoises et d'espadrilles pakistanaises. Mais c'est resté la version officielle, les 20000 treillis neufs saisis allaient quitter l'Espagne. A la lumière de l'explication officielle sur les 10000 fusils d'assaut saisis il y a deux mois, on peut se reposer la question de la véritable destination de ces 20000 treillis.
 
Pour revenir à l'armement saisi il y a deux mois, l'article le plus significatif cependant est l'obus de mortier, sans utilité pour le grand banditisme comme pour le terrorisme. Seule une armée pourrait être intéressée par plusieurs centaines d'obus de mortiers, c'est-à-dire une artillerie facile à cacher avant le début des hostilités, facile à servir après quelques semaines d'instruction menée par un encadrement militaire professionnel, et surtout légère, maniable, déployable jusqu'au front par (voire sur) de simples voitures de gamme civile, et capable d'apporter un appui feu comparable, sur l'objectif, à celui de l'artillerie lourde, la principale différence étant la portée (distance de tir donc retrait par rapport au front), ce qui est plus gênant dans une campagne mobile que pour la défense de lignes déterminées. A condition bien sûr de disposer de mortiers, absents de l'inventaire qui mentionne pourtant plusieurs centaines d'obus.
 
Cela confirme donc ce qu'on avait subodoré, à savoir que ce qui a été saisi par la police espagnole n'est qu'une prise partielle. Un fournisseur aussi bien organisé n'aurait pas acheté, et conditionné pour la livraison, plusieurs centaines d'obus de mortiers, sans avoir prévu également les mortiers correspondants. D'autres livraisons sont donc déjà passées ou en chemin. Un fournisseur aussi bien organisé n'aurait pas non plus avancé de tels fonds sans avoir déjà empoché un marché. Seul un journaliste peut croire, ou espérer faire accroire, que cet arsenal allait être proposé au détail, dans la clandestinité et sur plusieurs années, à des milliers de clients individuels.
 
C'était pour un gros client. Pour avoir commandé 10000 fusils d'assaut (s'il n'y avait qu'une tranche de livraison), il fallait qu'il ait l'assurance de pouvoir lever 10000 fantassins, donc de l'ordre de 13000 hommes en comptant l'encadrement officier et sous-officier. C'est vingt fois le bataillon indépendantiste corse qui, au plus fort de la lutte et à l'apogée de son recrutement, a paradé devant la presse le 11 janvier 1996. On l'a déjà relevé, c'est la moitié de l'infanterie espagnole, pour l'essentiel en garnison en Espagne, ou de l'infanterie française, pour l'essentiel déployée hors de France. Planifier la création puis l'instruction d'une telle force n'est pas une mince affaire. Le maître d'œuvre de ce projet est un acteur politique important, déjà organisé. Une ville ne saurait fournir un tel effort de mobilisation, à moins de paralyser totalement son activité économique. Il s'agit donc d'un pays, au sens de la taille d'une grosse province, et pas d'une île comme la Corse ou l'Irlande car les armes n'auraient pas été débarquées et conditionnées sur le continent, ni d'une région périphérique car les armes seraient entrées par des frontières orientales poreuses ou corruptibles. Cette entité détient une certaine légitimité historique, nationale ou morale, nécessaire pour motiver un ou deux milliers d'officiers déjà formés sous un autre uniforme. Elle dispose d'une capacité décisionnelle et organisationnelle (et budgétaire), donc proto-étatique, soit sous la forme du gouvernement actuel d'une province autonome, soit sous la forme d'une organisation clandestine visant la prise de pouvoir dans une province aujourd'hui administrée par un préfet ou légat détaché localement par un gouvernement central. Cette province appartient à un pays sans forces territoriales de recrutement local, sinon il suffirait de les mobiliser, avec leur armement déjà existant, comme le firent la Slovénie et la Croatie au moment de leur sécession. Pour lever une armée de l'ordre de 10000 à 20000 hommes avant même d'être menacée (il est plus facile de mobiliser sous les bombes comme en Novorussie), cette province est certainement peuplée non pas de quelques centaines de milliers d'habitants mais de plusieurs millions. En effet on ne peut pas justifier, en temps de paix, la mobilisation de 5% d'une population, soit 10% de la population mâle ou 20% de la population active masculine, ce qui serait le moyen le plus sûr d'aliéner à la cause tout soutien populaire. Cette province appartient à un grand pays disposant d'une véritable armée, sinon il suffirait de deux ou trois régiments pour affirmer une souveraineté sans combat. Et s'il ne s'agit pas d'une province territoriale homogène mais d'une communauté minoritaire ou majoritaire susceptible de saisir un territoire déterminé, assez rapidement pour pouvoir y constituer une armée régulière, il faut considérer que le territoire visé par cette communauté de plusieurs millions de personnes est peuplé aujourd'hui d'une dizaine de millions d'habitants voire plus.
 
Ce qui se prépare n'est pas une simple action de communication, c'est une véritable communication d'action. L'image y jouera un rôle, sans cela il reviendrait moins cher d'acheter dix mille Kalachnikov, robustes, très faciles à manipuler après une heure de démonstration, disponibles en état de fonctionnement en Europe centrale, et très bon marché. Préférer la re-militarisation laborieuse d'armes occidentales achetées neutralisées est certainement un choix stratégique visant la construction d'une image expressément distincte de celle d'une milice d'insurgés va-nu-pieds du tiers-monde. Dans le cadre de cette assertion visuelle, effectivement un habillement propre et uniforme est obligatoire. Et évidemment, au-delà des mortiers nécessaires à l'affirmation spectaculaire, sur quelques ponts, cols et carrefours, de la frontière déclarée, il faut aussi les munitions de petit calibre, à savoir au moins une "unité de feu" (une journée de consommation) pour ces 10000 fusils d'assaut, dans deux calibres OTAN... certainement disponibles dans les dépôts de munitions nationaux ou fédéraux que la nouvelle armée provinciale devra saisir sur son territoire, à condition d'en avoir déjà un minimum. Même si peu d'Etats ont les moyens d'affronter une infanterie de 13000 hommes déployée un petit matin dans une région d'Europe occidentale, il faudra des combats d'assertion, comme la prise symbolique des postes frontières yougoslaves par la milice territoriale slovène sur les frontières italienne et autrichienne, hors d'atteinte d'une réaction fédérale mais nécessaires au changement de drapeau et à l'affirmation de souveraineté internationale. Il faudra donc des munitions, mais on peut envisager la constitution d'une armée en deux types d'unités, celles d'élite armées de rutilants CETME-L en plastique vert et dotées à l'avance de munitions de 5,56 relativement faciles à trouver pour un acteur proto-étatique, et les unités de deuxième échelon armées de plus anciens CETME-C à fût et crosse de bois pour lesquelles il faudra saisir de vieux stocks de munitions 7,62. La presse sera convoquée aux opérations initiales des unités du premier type. On peut attendre une opération tactico-visuelle similaire à celle du 6 avril 1992, lorsque plusieurs milliers de djellabahs blanches furent déployées au petit matin, en relativement bon ordre, dans une province qui n'allait pas tarder à redécouvrir les vertus tactiques du camouflage vert ou bariolé dont une communauté avait voulu symboliquement se démarquer. Sauf que là il ne s'agira pas d'un accoutrement exotique mieux assorti avec le sabre à décapiter qu'avec même la Kalachnikov, mais au contraire d'une apparence volontairement moderne, de fusils d'assaut d'aspect occidental et vraisemblablement de tenues impeccables. Il s'agira d'affirmer une souveraineté préparée, et de dissuader un gouvernement national ou fédéral surpris.
 
Quel que soit le futur Etat en question, son projet est déjà fort avancé sinon il ne se lancerait pas dans une telle dépense, et surtout une telle prise de risque, plusieurs années en amont d'une assertion militaire hypothétique. On n'achète pas 12000 armes de guerre, ou 10000 fusils d'assaut, sans avoir évalué le besoin stratégique et sans disposer de la ressource humaine. On n'engage pas une telle dépense sans être sûr d'en avoir besoin, et on ne prend pas le risque physique du stockage, et surtout le risque politique d'une découverte, des années avant l'utilisation. Des objectifs ont été fixés pour une date déterminée. A un tel stade d'avancement du projet politique, l'interception d'une livraison même majeure est un inconvénient, pas un obstacle. Les armes saisies n'étaient qu'un moyen, et elles seront (ou sont déjà) remplacées, par le même fournisseur ou par un autre.
 
Certainement pas encore instruite, cette armée existe donc déjà sur un tableau d'organisation et d'effectifs, nominatif ou numérique. Après mobilisation, et selon le niveau de compétence militaire de l'encadrement qui va l'instruire (et de responsabilité humaine du décideur politique), il ne faudra que quelques semaines pour qu'on puisse la déployer sur le terrain. Cette armée a été pensée pour tenir un territoire déterminé, en Europe occidentale, face à un Etat important. Au stade initial (sans composante aérienne ou renforcements étrangers) elle sera capable, une fois déployée et en mode défensif, de résister à une armée d'un volume de deux à trois fois supérieur, dans le cadre d'un conflit immédiatement interétatique (ce n'est pas le Septième Scénario). On peut tenter de deviner le théâtre concerné, car il reste plusieurs mois avant cette sécession-là.

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